Moutinot sacrifie les HLM au nom du logement social
Tribune de Genève du 08.05.2002, par CÉDRIC WAELTI.
Le conseiller dEtat veut créer 20 % de «vrais» logements sociaux dici à quinze ans.
Démolir et rebâtir. Conscient des lacunes du régime HLM, le conseiller dEtat Laurent Moutinot veut faire table rase du passé. À travers un projet de loi constitutionnelle, il propose la création de "vrais" logements sociaux. Autrement dit, des appartements qui ne se transforment pas en loyer libre après dix ou vingt ans, comme cela est le cas actuellement.
Il sagit dun travail de Sisyphe : constituer dici quinze ans un socle de logements locatifs sociaux pérennes (LLSP), représentant 20 % du parc locatif genevois. Pour ce faire, le Conseil dEtat et notamment Laurent Moutinot ont décidé dinscrire ce principe dans la constitution cantonale. Les partis et les milieux de limmobilier sont appelés à se prononcer sur le projet qui vient dêtre mis en consultation. Et qui, à terme, passera de toute manière devant le peuple. "Jai voulu une loi avec une base aussi large que possible", précise Laurent Moutinot.
Le chef du Département de laménagement, équipement et logement (DAEL) aura bien besoin de cet appui afin de soutenir une refonte complète du système. Avec la disparition programmée du régime HLM. "Nous ne pouvons plus passer notre temps à combler les trous", déplore le magistrat socialiste. Les chiffres sont dailleurs assez révélateurs. En 2001, 911 logements subventionnés ont été construits. Mais pendant la même période, 992 HLM et HCM (destinés aux personnes à revenu moyen) ont quitté le giron de lOffice cantonal du logement. Entre 1982 et 2001, ils ont été un peu plus de 35000 à sortir du contrôle de lEtat. La subvention publique étant limitée dans le temps (dix ans pour les HLM par exemple), ces appartements nont aujourdhui plus rien de social. LEtat investit à fonds perdus. "Cest un gaspillage des deniers publics", résume Laurent Moutinot.
Incitation financière
Le DAEL veut réorienter les aides vers ces LLSP définis en fonction des critères usuels: un niveau de loyer modéré, prise en compte du taux deffort (adaptation au revenu), du taux doccupation, et ce sur une durée illimitée. Les fondations de droit public, les institutions sans but lucratif et les communes sont évidement les plus à même dêtre intéressées par ces LLSP. "Dans plusieurs cas, il ne manque souvent quun critère à des logements existants pour devenir des LLSP", observe le chef du DAEL. LEtat est donc prêt à donner un coup de pouce sous forme dincitation financière. Entre le cautionnement, la subvention, les avantages fiscaux ou encore la mise à disposition de terrains, létendue des moyens est théoriquement respectable.
Reste encore à définir concrètement lampleur de la générosité étatique. Celle-ci suffira-t-elle à convaincre les investisseurs privés? Mark Muller ny croit pas. Pour le secrétaire général de la Chambre genevoise immobilière, des logements sociaux "ad aeternam" seraient clairement dissuasifs. "Fondamentalement, les propriétaires ne veulent pas gérer des logements avec lEtat, ils veulent choisir leurs locataires. De plus, ni les rendements, ni les allégements fiscaux sont suffisamment attractifs." Quant à lobjectif fixé, il est irréaliste, poursuit Mark Muller: "En 2001, il ny a que 1560 logements qui ont été construits, et la tendance pour les habitats sociaux est à la baisse chez les privés."
Contribution des communes
A fin mars 2002, sur les 208 000 unités du parc locatif genevois, un peu moins de 11% étaient des logements subventionnés. Le chemin à parcourir est encore long. Toutefois, cela est jouable, estime Carlo Sommaruga. "Les communes peuvent apporter une contribution importante", souligne le secrétaire du Rassemblement pour une politique sociale du logement. Quant au manque dintérêt des privés, il nest pas irréversible, juge le député socialiste. "Il y a dix ans, le logement social attirait beaucoup dinvestisseurs privés. Après les déboires connus en Bourse, certains pourraient être tentés par des placements plus sûrs." A lOffice cantonal du logement, on explique dailleurs que des contacts avec des groupes étrangers existent. Mais loffre ne répond pas vraiment à la demande. "Ces privés veulent investir par tranche de 100 millions, or à Genève, nos opérations immobilières sont souvent plus modestes", constate Georges Albert. Le directeur de loffice voit par ailleurs dans le projet de loi une manière de revaloriser le logement social, à travers une nouvelle dénomination. "Le HLM est trop souvent associé à la violence et aux problèmes sociaux, surtout à cause des banlieues françaises."